Papua: Korowai - Una, le chemin des pierres de hache

Papua: Korowai - Una, le chemin des pierres de hache

26 déc. 2015

Il est tard lorsque Neemiya et ses 2 compagnons d’aventure arrivent en vue de Lukun, ce village haut perché du territoire Una dans les montagnes Jayawijaya, en Papua indonesienne. Le pic Yamin et ses 4581 m domine les gorges profondes aux torrents tumultueux, on y devine par beau temps des traces fraîches de neige. Neemiya est fatigue, il a froid mais à Lukun il sait qu’il peut compter sur un gite et quelques patates douces. L’hospitalité de ses frères de clan les Balyo est légendaire.

Lukun est le dernier bastion du territoire Una des montagnes, un véritable nid d’aigle avant de plonger inexorablement en suivant les torrents vers le territoire Kopka, la plaine du fleuve Eilanden et les mystérieux Korowai, Kombai et Kowoyap. La bas il sait que après plusieurs jours d’une marche épuisante il va pouvoir troquer ses pierres de hache et herminettes (la fierté du peuple Una) contre du sagou, du rotang et l’un des instruments les plus important des peuples papou, l’arc et les flèches.

Village de Larye. 300 habitants, les Yowa et Dibah (maisons communautaires) sont posées comme des champignons sur une mince arête de terre argileuse avec des a pics alentours de plus de 300m. Neemiya Balyo represente la jeune génération de ces derniers tailleurs de pierre de la Papouasie occidentale, du reste du monde même.

2 clans se partagent ce pouvoir hérité des ancêtres, le clan Balyo et le clan Malyo. Neemiya Balyo a tout appris de son père le grand Dimane Balyo, l’homme aux 8 femmes et au savoir infini…Et avec Ngis Malyo, Eba Deyal, Kirip Kirip Malyo ils descendent tous les jours les terrains pentus pour se rendre au bord de la rivière Hei à la recherche de pierres qu’un savant coup d’œil (de la part de ces notables) permet de juger, que la nuit a été bonne, que les esprits se sont rendus sous le grand arbre Manmandala, que les ancêtres tout près de l’énorme rocher Gulungbun ont offert à leurs élèves ces quartiers de basalte pour confectionner les pierres de hache qui valent dans ces contrées plus que l’or et l’argent.

Avec plusieurs pierres polies et herminettes, l’on peut se targuer ici à Larye d’acheter les plus belles femmes et les plus gros cochons ce qui augmente considérablement le pouvoir et la prestance du maitre de taille vis à vis du clan tout entier.

Des guerres larvées qui ont souvent pour prétexte un vol de cochon, d’arbre, de patate douce ou de femme sévissent encore dans les montagnes Unas et l’herminette de pierre y tient un rôle important.

Neemiya est avec son père Dimane au bord de la Heiye. Les Heiya (pierres de hache) se trouvent au bord de l’eau claire. Tous 2 examinent un rocher, étudient sa forme, sa taille, sa texture. Il en sélectionne un autre à cote car Dimane d’un œil d’expert à décelé une veine sur la roche, qui promet. Il faut dégrossir le rocher, lui ouvrir les entrailles. Soit il est fendu avec d’autres rochers de texture plus dure, soit la méthode du feu est utilisée et c’est le cas ici car le rocher est trop volumineux. La préparation et la chauffe du rocher va prendre de 1 à 2h avant que la pierre ne blanchisse, se craquelle. Si le rocher résiste, on refait du feu dans les fentes jusqu’à ce qu’il éclate.

Toute la journée Neemiya, son père et les membres du clan (les femmes y sont interdites) ont dépecé la pierre, l’on dégrossi pour en ramener une dizaine au village, le tout joliment empaqueté dans une feuille de pandanus et porte dans un noken. La montée est terrible, il faut passer un vieux pont de lianes branlant et Dimane n’a plus toute sa jeunesse, son fils l’aide. Arrivés au village, le tonnerre gronde dans la montagne, là-bas vers la terrible “oranje pass” à près de 4000m ou l’expédition du français Pierre Gaisseau en 1960 y a laissé quelques porteurs morts de froid.

Neemiya et les autres sont rapidement entourés par une foule de bambins nus, la morve au nez, les femmes elles restent en arrière de peur des invectives. Le polissage commence, de pierre taillée le bloc devient pierre polie et devant nous 10 000 ans d’histoire se déroulent. Seul le bruit des chocs de 2 pierres résonne dans le village et les derniers maitres de taille de toute la Papouasie sont la devant moi, réunis dans ce petit village de Larye. Les plus jeunes sont déjà partis en forêt rechercher ce fameux bois de Telye , bois dur qui servira de manche aux herminettes.

Cette tradition de la taille des pierres de la Heime a pour but un véritable commerce, échange de marchandises avec les autres tribus de l’Est et de l’ouest du territoire Una. A l’ouest les pierres polies sont échangées avec les gens de Nalca qui se chargent du commerce sur les importants villages de Kosarek et Angguruk contre cochons, nokens (sacs de fibre végétale) et parfois de femmes.

A l’Est le commerce s’étend jusqu’à Oksibil et de l’autre cote de la frontière de la Papouasie Nouvelle Guinée , au sud avec les tribus Momina, Brazza, Citak , Korowai contre sagou , sel , rotang , arcs et flèches .

Neemiya et 2 de ses amis savent depuis quelques temps que ce sera leur tour de descendre vers le territoire des plaines, au pays de la chaleur et de la malaria. Un long voyage de près de 8 jours si le beau temps est de la partie et beaucoup d’aventure. Neemiya écoute encore les paroles des anciens, ceux qui ont par le passé fait plus de 10 fois le voyage au péril de leur vie, les anthropophages, les moustiques, les torrents en crue, le froid, la chaleur, la faim… Il est prêt Neemiya, il sait que lorsqu’il rentrera chez lui à Larye une jeune femme lui sera promise, il sera considéré comme un héros, un homme sans peur. Secrètement avant le départ il va se recueillir dans une anfractuosité de rocher sous le village devant les restes des ossements de ses ancêtres, il leur demande de l’aider dans cette épreuve nouvelle.

Ce matin, au village de Lukun, Neemiya se lève de bonne humeur, il fait un soleil éclatant et son rêve de la veille l’a vu rentrer au village triomphant. Il est prêt à descendre au pays des “hommes nus”, ceux qui vivent dans les arbres.

Un long voyage dans la forêt, des journées sous la pluie et la rencontre de la chaleur moite dans les basses terres, plaines mornes sans relief, l’enfer vert car a l’inverse des montagnes Unas, il n’y a pas de panorama et Neemiya a le “blues”. Il faut aux 3 hommes passer la petite bourgade inhospitalière de Seradala , suivre le fleuve Eilanden cote Est pour ne pas avoir la surprise de se retrouver face aux redoutables “kowoyap” pour enfin arriver au lieu de rendez-vous fixe depuis de longues générations, par les ancêtres.

Ils sont là, les hommes d’un autre monde , ils font un peu peur a Neemiya car plus grands, nus , le sexe cache par une simple feuille d’arbre, arcs et flèches et de longues épines de pandanus plantées dans le nez , à l’horizontale.. L’échange ne se fera que le lendemain car les “korowai batu” sont très méfiants et belliqueux au moindre signe. Ils demandent du tabac et le peu qu’a Neemiya dans son noken est partage. Le gite pour la nuit se trouve là-haut, tout au fait des grands arbres de la forêt primaire, une “rumah tinggih” à plus de 35m de hauteur.

Perplexe Neemiya… va-t-il aller avec ses 2 compagnons au sommet, c’est peut être un traquenard et puis, pour faire ses besoins…et s’il faut redescendre la nuit, c’est dangereux avec toutes ces bestioles rampantes. Neemiya se rappelle le conseil de son oncle, le sage Amtan qui lorsqu’il devait dormir dans les arbres emportait toujours avec lui un talisman, un tibia sculpte. Pose sous la tête, l’homme ne risquait plus rien.

Je suis avec eux depuis près de 3 semaines, ai couru la montagne et les vallées profondes depuis plus longtemps encore en provenance de Wamena, à pied. J’ai traversé les territoires Dani, Wali, Yale, Yali, Manggona, Eipo et Una, franchi cette fantastique passe d’Oranje, 4000m et des dénivelés, gouffres très impressionnants; paysages d’une beauté rare, palmiers nains, orchidées noires, falaises de calcaire, vallées spongieuses et cascades, dormi dans des anfractuosités de rochers dans le froid et la pluie, les brumes, casse la glace pour récolter de l’eau au petit matin, dormi dans des cases enfumées, les puces… Avant d’arriver à Larye comme un “zombie” d’un autre monde et accompagne d’un seul porteur du village d’Eipomeik. Une très grande aventure !

Neemiya me fait entièrement confiance, l’on se connait depuis plusieurs années et il sait que je connais le territoire korowai, ayant passé de longs jours à Mabul, Dajjiaw,Yapupla Atas et lors des fêtes locales de clan ai côtoyé les “korowai batu “ et “kowoyap” les mangeurs d’hommes du haut Eilanden. Je suis un peu chez moi a Bilantop, Domai le chef a un fils qui a disparu et lors d’une reconnaissance tv en hélicoptère en 1997, je lui avais apporté des nouvelles de Wombai rencontre quelques temps plus tôt dans les parages de la mission protestante MAF de Jayapura… (Comment était-il arrive la lui l’enfant des bois imitant parfaitement le son de chaque oiseau de sa jungle ?).

5 maisons dans les arbres assez proches les unes des autres dans une petite clairière, ce qui constitue un record. La plus basse a 15m de hauteur, la plus haute 35/40m posée au fait des branches. Une échelle précaire va vers le sommet utilisant un arbre tout proche et en zigzag pour mieux équilibrer le tout. Précaire et dangereux pour celui qui a le vertige mais les korowai eux ont le mépris du vide ou tout du moins l’ont apprivoise, preuve le dernier fils de Domai 6 ans, qui monte et descend seul de la maison haute. J’imagine un instant mon propre fils à cet âge descendre de cette manière…

Domai vit nu comme les autres, le sexe cache par une feuille d’arbre délicatement serré contre le bas ventre. Il a tué un homme il y a 3 ans pour un problème de vol de sa femme qui est morte depuis, tombée du haut d’un arbre, sur une autre maison haute car l’échelle de bois vermoulue s’est affaissée sous son poids.

Il nous accueille avec un sourire perceptible car il me reconnait mais se demande bien ce que je fais avec les Unas. Le tabac est de mise et mes compagnons sont adoptés même si aucun de nous ne parle le même langage. Après une bonne nuit de repos et réveil au son des oiseaux, l’échange a lieu. Entretemps d’autres gens sont arrivés à la maison haute, venus d’on ne sait où, l’un porte de grosses et longues épines de sagoutier plantées dans le nez lui donnant un aspect “sauvage” et il nous tourne sans cesse le dos. Domai dit : “kowoyap” !

Les femmes elles nous regardent avec une peur bleue, les enfants se cachent derrière leurs parents. Neemiya, Kol et son frère Sirep n’en mènent pas large à cet instant. Autre clan, autres mœurs et ici ils ne sont rien, des étrangers comme moi.

Troc de pierres de hache contre rotin et arcs, mon tabac en plus, tout a été rapide pour une fois (j’ai trop l’habitude de ces palabres qui durent des heures et où chacun fait mine d’être fâché et puis accepté de toute façon),peu de mots échanges mais à mi-chemin entre paix et guerre que cet échange de marchandises, preuve en est que dans la Papouasie indonésienne vivent encore des hommes et des femmes aux antipodes de nos réalités journalières mais ou le commerce est de mise.

Neemiya me dit qu’il veut repartir tout de suite vers la montagne et il me demande de l’accompagner. Je suis trop fatigué de courir les jungles, les heures de marche dans la boue sur des terrains instables ont usé ma volonté, j’ai les jambes endolories, le dos “cassé” et besoin de beaucoup de repos. Je ne me sens pas la force de remonter à 2500m et la semaine de marche , sans compter les pluies….Ils repartiront sans moi.

Je suis reste 4 jours dans le clan de Domai à Bilantop , ai pêché et dégusté des crevettes de rivière avec de la farine de sagou, tente de chasser à l’arc avec quelques jeunes du clan, me suis baigne avec les enfants dans une eau cristalline et suis reparti promettant de ramener une bonne fois pour toute au chef Domai son fils, parti chercher une autre aventure …. Yaniroma n’étant qu’à 3 jours de marche, le voyage à été plutôt “cool” et j’ai attendu patiemment l’avion des missionnaires pour un retour vers Jayapura.

Unas, Brazzas, Korowai … gens d’un autre monde, d’une autre planète. Les taches blanches sur les cartes des missionnaires attestent qu’il y a encore des peuples dont nous ne savons rien, que des hommes primitifs vouent au culte animiste une passion sans bornes comme au tout début de la création.

Des montagnes neigeuses à la cote Casuarina, là-bas en Papua indonésienne l’aventure est belle comme nulle part ailleurs dans ce monde.

D’après les textes de Thierry Robinet, aventurier & guide en Indonésie depuis 1977.

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